Olivier Masmonteil - Chapitre II : le plaisir de peindre

Olivier Masmonteil
Chapitre II : le plaisir de peindre
October 16 - December 1, 2012

Opening: October 20, 2012 / 2-9 pm

View Exhibition




Chapitre I : la possibilité de peindre

« Il faisait chaud sur un pré d’herbes hautes et le soleil venait traverser un tilleul bleu. La peinture n’avait pas encore pris le temps d’exister. Sur le bois chaud, un silence de juillet venait frapper ses rayons d’une après-midi brûlante. Au loin une forêt cachait l’horizon, le monde que je connaissais s’arrêtait ici. Je n’en voulais pas d’autre. Il n’y avait aucun projet, aucune intention, seulement la volonté de peindre. Porté par la candeur de ma jeunesse, mon premier tableau est né ainsi. Il n’y avait rien dessus et pourtant je savais que s’achevait avec lui mon innocence. La peinture aurait pu s’arrêter ce jour-là. Mais il y eut l’ambition d’en faire un second. Puis il y eut les rivières. Chacune devenait un territoire nouveau à découvrir. Je les remontais jusqu’à leurs sources en pêchant avant de sentir le besoin de rencontrer la suivante. J’aurais voulu poursuivre le projet de peindre dans une vie sauvage. Mais l’innocence est un don qui se perd dans l’éclair de sa découverte ; partir à sa recherche est une quête inutile. Alors j’ai cherché ailleurs dans des horizons nouveaux la possibilité de peindre.

Elle naît du désir de peindre, un désir étrange, qu’il faut comprendre et apprivoiser. Il était présent dès l’enfance lorsque j’ai découvert la jubilation de la couleur et de la trace. Puis, plus tard, la joie de l’illusion. Peindre avec application chaque plume d’un martin-pêcheur devient le défi et l’ambition ultimes. Vient, ensuite, le temps de l’ivresse et de la découverte de l’histoire de l’art. Face à cette masse de peinture, la possibilité de peindre m’apparut compromise. Pour me l’approprier, je l’ai copiée ; pour m’en débarrasser, je l’ai détruite. De la destruction, apparaissaient de nouvelles taches de couleur, de nouvelles formes que je ne pouvais détacher du paysage. Ainsi, le paysage est devenu l’outil privilégié de la possibilité de peindre. Mais la peinture n’était pas encore totalement possible. Il me fallut apprendre le temps de la peinture, un temps qui n’appartient qu’à elle, qui échappe aux rythmes citadins, aux calendriers romains et aux révolutions solaires. Il fallut aussi l’éloignement, celui de l’enfance mais aussi celui de la culture, plonger dans un lieu où mon langage devenait inutile. Il fallait comprendre la nécessité de peindre qui pousse à inventer un langage impossible. Faire le deuil de la pensée linéaire et comprendre les mécanismes de la pensée frontale. Alors seulement, la peinture, lentement, m’est devenue familière.

Chaque jour, une tache me renseignait sur ma recherche. Comprendre que, derrière l’horizon, ne se cachait pas le territoire que je convoitais, mais bien le mystère de la peinture. Souvent je me suis interrogé sur cette discipline étrange qui combine en son coeur des désirs vaniteux et des envies existentielles. Comprendre enfin que tout est possible et faire l’humble apprentissage de la liberté. La possibilité de peindre s’étend au-delà de l’atelier ; c’est le spectateur qui la sollicite et la questionne. La peinture est un outil traditionnel souvent remis en cause par la modernité. Dans le monde contemporain, la peinture apparaît anachronique et on oublie souvent qu’elle est intemporelle.

Maintenant que la peinture devient possible, vient le temps du plaisir de peindre. Et peutêtre un jour celui de la détruire. Aujourd’hui s’achève le temps de la possibilité de peindre, commence celui du plaisir de peindre.


Chapitre II :  le plaisir de peindre 

Dans l’atelier, alors que tout espoir vient de s’enfuir sur la toile, un rayon de couleur vient sonner l’apparition d’une minuscule évasion. S’en saisir est illusoire. Il faut le suivre lentement, l’observer comme on regarde une truite nympher entre deux eaux. Lentement, avec attention, comme je choisis une mouche artificielle, j’écarte les couleurs inutiles. Sous mes yeux, la surface du tableau s’évade, des taches alors ignorées prennent une signification nouvelle. La surface peut enfin être crevée et le combat commencer. Son issue ne dépendra que du plaisir de peindre.

Si la possibilité de peindre m’a permis d’envisager la profondeur de la peinture, le plaisir me permet d’en expérimenter l’ampleur. L’esprit cartésien est mis à rude épreuve par la pratique de la peinture. Le temps n’a plus de chronologie linéaire. Le début et la fin se confondent souvent alors que le fil du récit n’est qu’un bloc ignorant la ligne du temps. Cette pratique particulière se trouve liée à l’enfance, à ce moment qui ignorait encore la mort. L’éternité semblait alors la norme et la mesure du temps inconnue. Dans l’atelier, le temps disparaît, il n’a pas de prise sur le tableau.

Alors naît le plaisir de peindre. Rien ne le contraint, puisque désormais tout est possible. Il n’y a plus de sujet privilégié, le paysage laisse d’autres motifs le rejoindre. La toile devient autant une fenêtre qu’un mur, un support des jeux de l’enfance et des désirs de l’innocence. Les taches de peinture n’ont plus le même statut, celles du sol ont autant de valeur que celles de la palette. La figure n’a plus l’importance que l’on peut imaginer, la couleur devient cet élément magique et jubilatoire qui rend la matière charnelle.
Le paysage offre l’infini, il suffit de reculer pour voir la fenêtre et pénétrer l’intime.
Peindre l’infini ou l’intime, le projet paraît insaisissable mais il devient le mien pour les années qui viennent. L’essentiel demeure le plaisir.

Ce nouveau chapitre reste à peindre. Il est rempli d’espoirs, de doutes et de craintes. Le plaisir marquera-t-il la fin du désir ou les prémisses de l’oubli ? Engendrera-t-il la joie ou la mélancolie ?

Quoiqu’il en soit, dans l’atelier, l’éternité m’appartient et, pour maintenir cette illusion, j’y plonge avec innocence. J’aime croire qu’ici les règles qui régissent l’espace et le temps n’ont plus cours. »

Olivier Masmonteil, Août 2012